Le métavers, promesse de progrès ou de régression de l’humanité ?

  • Par kjhg

Entretien réalisé par Manuella Affejee – Cité du Vatican

Participer, via un avatar, à une réunion de travail, faire ses courses à Dubaï, aller à un concert à Las Vegas ou dans l’espace, faire une croisière sur le Nil ou un safari au Kenya, tout cela sans quitter sa chambre, grâce à un casque de réalité virtuelle: ce sont les ambitieuses promesses du métavers, «plate-forme technologique du futur» relevant, il y a encore quelques années, de la science-fiction et que les grandes entreprises, telles Facebook, Apple et autres, travaillent depuis des années à concrétiser. La société fondée par Mark Zuckerberg a d’ailleurs annoncé la création de quelque 10 000 emplois dans l’Union européenne sur les cinq prochaines années pour y parvenir.

Tugdual Derville est porte-parole de l’association Alliance Vita et co-initiateur du Courant pour une écologie humaine. Il analyse les implications possibles de ce projet où réel et virtuel seront plus que jamais difficiles à démêler.

Entretien avec Tugdual Derville

Comment définiriez-vous le métavers ?

C’est une sorte d’univers qui dépasserait le réel de nos corps et de nos rencontres, et qui, grâce au digital, permettrait d’avoir une autre forme de vie que ses promoteurs imaginent riche, libérée de toute sorte de conditionnement lié à nos corps, aux distances géographiques, etc. C’est une promesse d’univers virtuel qui n’est pas sans interroger sur progrès ou régression.

L’on nous promet de vivre une «vie meilleure» d’une certaine manière, de faire des choses qu’il serait impossible de faire dans la «vraie vie». Comment expliquer ce besoin que l’on ressent parfois de vouloir échapper, justement, à la «vraie vie» ?

L’être humain, et c’est tout à sa dignité et à son honneur, a toujours besoin de se dépasser. Nos cœurs sont sans repos tant que l’on n’atteint pas cette transcendance et c’est là le propre de notre humanité. Si cette transcendance est oubliée, on va essayer de se réfugier dans d’autres formes de quête de dépassement, c’est le mythe d’Icare sans cesse renouvelé. Nous avons donc à la fois cette belle pulsion vers cette insatisfaction propre à l’homme, car nous avons besoin d’aller au-delà, et en même temps, il y a le risque de se «crasher», car cet univers infini de richesses que l’on nous promet est, en fait, un rabougrissement. À partir du moment où l’être humain pense à s’affranchir de son corps, il s’affranchit de ce qui est le fondement même de sa personne, et il perd énormément en capacité de relations.

Le métavers, promesse de progrès ou de régression de l’humanité ?

«S’affranchir des contraintes physiques, de son corps». On présente presque la désincarnation comme une libération…

Il faudrait pouvoir regarder les choses de manière équilibrée. En ce moment, nous nous parlons grâce à des outils technologiques qui permettent de porter ma voix hors de la pièce où je me trouve. Le Seigneur lui-même, sur le lac de Tibériade, utilisait la réverbération pour parler à des milliers de personnes. Donc, vive la technique et vive l’intelligence humaine !

Par contre, là où l’on dérape, c’est lorsque l’on s’imagine nouer des relations d’une grande richesse en s’affranchissant totalement du corps. Là, nous nous parlons, et vous ne voyez pas mon visage – c’est la grâce de la radio et cela a d’autres avantages- mais c’est un appauvrissement de la relation lorsqu’il n’y a que la voix.

Nos corps sont tellement beaux et riches dans leurs inter-relations que l’on ne peut pas digitaliser nos relations. Ce serait les appauvrir. Nous avons besoin de tendresse, de miséricorde corporelle, nous avons besoin de revenir au corps si nous voulons progresser en humanité.

Entrevoyez-vous des raisons autres qu’économiques qui président à la création de cet univers parallèle ?

Nous ne sommes pas très loin du transhumanisme, de l’idée d’affranchir l’être humain de ses fameuses limites -le corps, le temps, la mort-, qui conditionnent l’humanité, faisant de nous des mortels qui avons envie de mieux vivre, car nous savons que la mort interviendra un jour ou l’autre. Cette négation des limites est une compulsion prométhéenne extrêmement risquée dans cette idolâtrie de la science et de la technique, considérée non plus comme un moyen, mais comme une fin. C’est, d’une certaine manière, le mépris du corps.

S’agit-il d’une rupture anthropologique ?

Je pense que oui. Devant le corps diplomatique, le Pape a parlé de «crise anthropologique» ; et son prédécesseur a affirmé, dans Caritas in veritate, que la question sociale est «radicalement devenue anthropologique». C’est-à-dire: qui est l’homme ? (…) Il y a là une double dimension, paradoxale: il est poussière et, à la fois, il est appelé à plus grand que lui. C’est ce qui l’inscrit dans l’Histoire.

La culture du métavers est, au fond, très individualiste ; chacun se fait son rêve, son monde, coupe ses amitiés ou les crée de manière factice dans un univers où il ne s’engage pas, où il n’engage pas son corps. Cela ne correspond pas à la réalité, c’est une illusion, pour ne pas dire une idéologie.

La foi peut-elle habiter le métavers ?

Il faut dire qu’on est encore loin de tout cela, ce n’est pas encore la réalité ; il est vrai qu’internet, prémices du métavers, est un lieu où l’on peut évangéliser, où l’on peut découvrir l’Évangile, où l’on peut dialoguer et s’exprimer. Donc, ne jetons pas le bébé de la technique avec l’eau du bain. C’est l’intention qui compte.

Mais il est vrai aussi que je prie avec mon corps ; quand nous prions, nous adoptons, chacun, une posture. Nous commençons par nous situer à un endroit précis, à savoir ce que nous faisons de notre regard ou de nos gestes. Et donc, l’idée d’une dimension spirituelle qui serait désincarnée se trouve aux antipodes de ce que propose le christianisme, qui est la religion de l’incarnation.

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