Marie-Christine Barrault : « Les morts nous apprennent à vivre »

  • Par kjhg

Elle a tourné avec Eric Rohmer, Woody Allen, Manoel de Oliveira, Andrzej Wajda, Volker Schlöndorff… Son rôle dans Cousin, cousine, de Jean-Charles Tacchella, lui a valu une nomination pour l’Oscar de la meilleure actrice en 1977. Mais les planches demeurent la passion de Marie-Christine Barrault, et les grands auteurs (Tchekhov, Claudel, Duras, Giraudoux, Yourcenar…) des partenaires adulés qu’elle continue de servir, dans des pièces ou lectures à voix haute. A 77 ans, regard ardent, voix chaleureuse, elle sera sur la scène parisienne du Théâtre de l’Odéon-Ateliers Berthier à partir du 28 janvier pour incarner Marguerite dans Une mort dans la famille, d’Alexander Zeldin.

Je ne serais pas arrivée là si…

… Si je n’avais pas vécu cette enfance difficile où l’âpreté de l’existence m’a très tôt sauté à la figure alors qu’à la maison les sentiments n’étaient jamais exprimés. Perplexités, chagrins, désirs, révoltes… Rien ne filtrait jamais. On ne commentait pas les événements ou tragédies de la vie, on ne disait rien des émotions et questionnements qui nous traversaient. Silence dans la famille. J’étais emmurée parmi les miens, sans clés pour comprendre, et sans paroles pour exprimer mon bouillonnement intérieur. Ma vocation d’actrice est née de ça. Du désir de me libérer de mes chaînes et de dire ce que je vivais. Instinctivement, je suis allée vers le métier de la parole.

Comment cette « âpreté de l’existence » vous est-elle apparue ?

Il y a d’abord eu la séparation énigmatique de mes parents ; notre placement chez notre grand-mère, mon frère et moi, rythmé par les visites rapides de mon père et de ma mère ; puis la brusque réintégration dans une famille « recomposée » au sein de laquelle j’ai découvert, du jour au lendemain, deux petites sœurs et un beau-père inconnus ; la maladie de mon père, trahi, humilié, infiniment vulnérable ; et enfin sa mort, quand j’avais 14 ans. Un traumatisme absolu puisqu’on m’a volé cette mort en refusant de me prévenir qu’il agonisait dans un hôpital de province. C’est fou quand j’y repense. On m’a simplement dit au téléphone : ton père est mort, l’enterrement est jeudi. Personne n’a songé à me demander si j’avais du chagrin, alors que j’étais anéantie. Cette première confrontation avec la mort m’a instantanément donné un sens de la gravité et de la profondeur de notre condition.

Vers qui pouviez-vous vous tourner ?

Marie-Christine Barrault : « Les morts nous apprennent à vivre »

Certainement pas vers ma mère, réfractaire à toute discussion d’ordre intime. Mon réflexe, après une nuit de sanglots, a été de me précipiter à mon collège, où je suis tombée dans les bras de ma professeure de maths, une religieuse d’une extrême bienveillance. C’est la première personne avec qui j’ai pu parler de ce décès et du mystère de la mort qui me cueillait par surprise et ne m’a d’ailleurs plus quittée. Pourquoi la mort ? Comment la mort ? Jusqu’où la mort ? Encore aujourd’hui, je reste d’une curiosité folle sur ce sujet. Il m’obsède mais ne m’angoisse pas. Car la religieuse, ce matin de novembre 1958, m’a fait cadeau d’une réflexion qui est devenue MA phrase : « Les vivants ferment les yeux des morts. Les morts ouvrent les yeux des vivants. »

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