Elisabeth Quin, journaliste : « “28 minutes” n’est pas le lieu de la pensée clasheuse et de la petite phrase reprise en boucle sur les réseaux »

  • Par kjhg

Il y a dix ans, le 9 janvier 2012, Elisabeth Quin, bien connue des cinéphiles (elle était la critique phare de Paris Première), partait jouer les femmes-troncs sur Arte. Vraiment ? D’une culture et d’une intelligence vives, la journaliste a su imposer une émission qui cartonne : les 328 000 téléspectateurs lors du premier numéro sont désormais et régulièrement un million, et les vingt-huit minutes d’origine qui ont donné leur nom à l’émission sont devenues quarante-cinq. A l’occasion de la diffusion, vendredi 28 janvier, d’un numéro spécial anniversaire, Elisabeth Quin nous a reçu chez elle. Dos au soleil, mais face à sa bibliothèque, son fond d’écran favori.

Pouvez-vous revenir sur la genèse de « 28 minutes », magazine d’actualité né en 2012 ?

Bien connue pour être une excellente chaîne de documentaires et de films, Arte souhaitait créer un rendez-vous quotidien et incarné ; un magazine d’actualité qui soit contre-programmatique par rapport aux JT des autres chaînes. On m’a appelée en novembre 2011 en me disant : « On a vu tous les garçons de Paris et, comme tu n’as pas d’ego, on peut te le proposer après ! On aimerait une émission d’actualité avec beaucoup de culture. » Mettre une femme à l’antenne à cette heure-là et une femme de 48 ans, donc pas un poulet de printemps, j’ai évidemment dit oui ! Nous avons démarré le 9 janvier 2012 avec la guerre en Syrie et l’effondrement des « printemps arabes ».

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Qu’est-ce qui fait, selon vous, la spécificité de « 28 minutes » ?

D’un commun accord avec la chaîne, nous avons décidé de ne pas recevoir de femmes et d’hommes politiques. Ainsi, nous traitons de l’actualité et des questions de société saillantes, mais sans eux, car c’est très compliqué de les faire débattre. « 28 minutes » est voulue comme une agora : ce n’est pas le Colisée et ses jeux du cirque. Ce n’est pas le lieu de la pensée clasheuse, manichéenne et de la petite phrase reprise en boucle sur les réseaux. C’est un choix qui nous caractérise et, j’espère, quelque chose qui est de l’ordre de l’émission d’intérêt général : dans la première partie, en mettant en lumière des personnes de tous horizons et de toutes couleurs, c’est une façon de dire à celles et à ceux qui voudraient que l’on soit monochrome qu’il y a mille et une façons d’être et de faire société. Par ailleurs, et même si nous en parlions déjà beaucoup, nous nous sommes rendu compte que les questions liées à l’environnement occupaient de plus en plus d’espace sur notre plateau.

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Le ton, impertinent, est toujours précis et poli, et ce alors même que la campagne présidentielle pourrait se faire de plus en plus agressive…

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Alors que la parole se lâche, que les adjectifs se font de plus en plus haineux, nous essayons en effet de garder un ton, disons, civilisé. Parce que je crois intimement que le parler de plus en plus violent peut, mécaniquement, entraîner des attitudes de plus en plus violentes et des passages à l’acte. Que c’est physiquement que des hommes et des femmes sont pris à partie. Et ça m’épouvante. Et m’inquiète. Donc, oui, je suis très vigilante par rapport à ça.

Sinon, l’émission est faite de plusieurs tons qui correspondent à différents moments : celui des débats, lesquels peuvent donc être musclés mais toujours courtois ; celui, plus intime, de l’entretien avec l’invité du jour ; et celui, plus léger, de la fin de l’émission. Nous nous devons aussi de faire attention à ne pas laisser de place à la connivence, qu’il faut exclure, car l’entre-soi exclut. Bref, c’est un joyeux dosage.

Il y avait les pulls mohair d’Anne Sinclair, il y aura les vôtres, souvent hauts en couleur. Plus sérieusement, quelles sont, selon vous, les qualités d’une bonne intervieweuse ?

Le travail, celui de toute une merveilleuse équipe d’abord, et le mien. Je suis une perfectionniste, une obsessionnelle qui déteste être prise en défaut, et je n’aimerais pas donner le sentiment d’être une imposture, donc je travaille beaucoup. Je lis. La presse, évidemment, et des essais, des romans. Je suis, je l’avoue sans peine, de la civilisation du livre, de la génération de Gutenberg et pas du tout de Zuckerberg.

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Pouvez-vous nous dire comment vous avez construit l’émission spéciale anniversaire [qui sera exceptionnellement enregistrée quelques jours avant alors que « 28 minutes » est tournée dans les conditions du direct] ?

Il y aura quelques modules vidéo de rétrospective autour des invités marquants et marqueurs de l’émission, suivis de trois plateaux de prospective : dans dix ans, comment seront les relations internationales (avec le géopolitologue Frédéric Encel et la politologue Alexandra de Hoop Scheffer) ; comment sera réparé ou augmenté notre corps (avec le neuroscientifique Grégoire Courtine, et la philosophe, spécialiste du corps et ancienne sportive de haut niveau Isabelle Queval) ; et, enfin, comment sera notre vie numérique (avec Nicolas Arpagian, rédacteur en chef de la revue Prospective stratégique, et Laurence Devillers, professeur d’informatique appliquée aux sciences sociales à la Sorbonne).

« 28 minutes », magazine d’actualité, du lundi au samedi à 20 h 05 sur Arte. Présenté par Elisabeth Quin, du lundi au vendredi, et par Renaud Dély, le samedi.

Emilie Grangeray

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