Léo Billon : « Aux Drus, il y avait cette ligne qui m'obsédait »

  • Par kjhg
Une nouvelle voie à l'aiguille de Blaitière, un enchainement en cascade de glace à la Grave et une belle épopée dans la face ouest des Drus avec ses camarades du GMHM. Léo Billon n'est pas resté au coin du poêle cet hiver. Entretien !
ARTICLE RECOMMANDE : Le GMHM au sommet des Drus
Léo Billon (au premier plan) dans la face ouest des Drus avec Jordi Noguere et Thomas Auvaro. © GMHM

Tu as commencé fort l’année avec le GMHM, àl’Aiguille de Blaitière. Tu peux nous raconter comment vous avez eu l’idée decette nouvelle ligne, Blast ?

Blast, c'est une ligne que j'avais en têtedepuis un moment, visible depuis mon lit et sur le trajet que je fais tous lesjours pour aller au GMHM. J'avais vraiment un doute sur le fait qu'il yait une ligne dans le mur compact du bas. Du coup, je n'en avais jamais parlé àpersonne.

Jusqu'au mois de décembre 2020, où Thomas aenvie d'aller en montagne et me propose la Heckmair en face nord de l'Eiger. Çame motive moyen. Je lui fais donc une contre-proposition enosant enfin lui soumettre cette ligne dans la face nord de Blaitière. Il n'est pas super emballé par le projet maisfinalement j'arrive à trouver les arguments pour le convaincre ! On se lance donc tous les deux.

L'approche en raquettes depuis Chamonix n'estdéjà pas une mince affaire. Le lendemain, Thomas n'est pas dans sonassiette. Il accepte malgré tout de mesuivre sur deux longueurs, juste assez pour voir qu'il y a bien une ligne !Mais il n'est vraiment pas en forme et on signe la retraite.

S'ensuivent les vacances de Noël, sans le moindrepetit créneau de beau temps. Début janvier, enfin, le beau temps repointe lebout de son nez ! Thomas s'est refait la cerise et on a recrutédeux compagnons de plus pour l'aventure !

Topo de Blast à l'aiguille de Blaitière. © GMHM

Comment s’est déroulée l’ascension ?

On est partis à 4 en voulant tenter à la foisd'ouvrir, et d'enchaîner toutes les longueurs en libre. Dans l'idée, la première cordée grimpait leslongueurs en artif et la seconde essayait de les libérer.

Dans les faits, on a finalement mixé lescordées au gré des motivations de chacun, et plusieurs longueurs ont étédirectement réussies en libre. On a donc grimpé telle une grande cordée UCPA. Le jeu du libre nous a maintenus en haleinejusqu'à la fin ! On a passé les trois jours d'ascension dans unfroid glacial, le thermomètre constamment bloqué sous les -20 degrés.

Sur quoi tu te bases pour coter des voiesnouvelles en mixte ?

On a essayé de caler les cotations sur cellesque l'on peut trouver en rive gauche d'Argentière ou sur le site de couenne dedry naturel du vallon de Bérard. Je pense donc que les cotations sont plutôtsèches par rapport à ce que l'on peut trouver d'habitude en montagne.

Dans l'aiguille de Blaitière. © Léo Billon

Ensuite, tu as poursuivi ton hiver avec unjoli projet d’enchaînements de cascades à La Grave, à l’invitation de BenjaminRibeyre. Ça t’a plu ? La glace pour la glace, c’est quelque chose que tuapprécies ?

Avec Benj', on se connaît depuis qu'on estgamins. J'ai fait mes premières expériences marquantes en montagne avec lui(comme notre première hivernale dans la Directe de la face nord de la Meije),mais ça faisait quelques années que l'on s'était perdus de vue.

Léo Billon : « Aux Drus, il y avait cette ligne qui m'obsédait »

J'ai reçu sa proposition d'enchaînement parmessage alors qu'on était en train de descendre de Blast de nuit. L'idée de refaire cordée avec lui pour unebartasse m'a tout de suite plu. Je lui ai donc vite répondu avant de reprendrela descente.

Trois jours plus tard, on se retrouve avec Benj' au pied du cigare des Galans pour un dernier repérage avant la grande journée du lendemain. Benj' me laisse me faire la main dans le cigare, et je lui avoue au pied que c'est mon premier jour de cascade de cet hiver. Ça le surprend un peu et ça a l'air de lui insinuer un petit doute, mais bon, maintenant qu'on est là !

Je ne suis pas un grand fan de la cascade deglace, je trouve ça un peu trop répétitif, taper à gauche, taper à droite, çamanque de variété ! Par contre, j'aime beaucoup les petits défisconsistant à se rentrer dedans et enchaîner toutes ces cascades, ça a l'airpas mal pour se marcher sur la langue.

Ces retrouvailles étaient largement à lahauteur de mes espérances, une cordée qui roule comme si on grimpaitrégulièrement ensemble, et un bon challenge, avec la petite tempête de neige denuit au sommet de la dernière cascade, qui a rajouté la cerise sur le gâteau ànotre aventure.

Enchaînement en cascade de glace à La Grave. © Léo Billon

On voit le GMHM expérimenter aussi dans sesprojets, avec des combos inédits comme celui de cascade + BASE. Les effets ducoronavirus sur vos projets avortés de voyages à l’étranger ?

Les base-jumpers du Groupe n'ont pas attendule Covid pour se jeter dans le vide dès qu'ils le peuvent ! Il y a une grossedynamique paralpinisme au GMHM depuis un moment. Mais c'est sûr que le Covid contrarie nosplans à l'étranger en effet. Ça fait un an qu'il n'y a pas eu d'expédition auGroupe.

En temps normal, on essaie déjà de continuer àpratiquer dans les Alpes et en France, mais disons que le fait d'avoir plus detemps nous permet d'avoir une activité plus importante localement.

Sous l'oeil des Choucas, la ligne mixte que le GMHM a descendue par les airs. © GMHM

Et puis il y a eu les Drus avec saretransmission en live. C’était un pari osé : ça ne vous a pas trop mis lapression ?

Cette idée de live vient de Jean-PierreTauvron. C'était son rêve de technicien, dont il me parle depuis que je suisarrivé au groupe. Et quand on a décidé d'aller dans les Drus, jeme suis dit que c'était l'occasion parfaite. Du coup, je suis allé le voir pourlui proposer et, bien sûr, il était sur-motivé, il a même écourté ses vacancespour ça !

Il y avait plusieurs problématiques au live. D'un côté, le risque que ça se passe mal et quel'on diffuse un accident en direct (ou, moins grave, un but). Pour ce point-là,c'était à nos chefs d'accepter la prise de risque et ils l'ont fait. Ensuite, il y avait la pression que ça pouvaitnous mettre, et le risque que ça influe sur nos prises de décisions. On a bienpris le temps d'en discuter ensemble, et on s'est engagés dans cette aventure enayant conscience des biais que cela pouvait induire.

Pour ma part, je n'ai pas ressenti depression, il me semble avoir réussi à faire la part des choses. On était dans notre bulle et de temps entemps, JP nous appelait en visio et on tapait la causette !

Pourquoi avoir choisi la face ouest des Drus ?

On n'a pas choisi l'objectif pour le live,c'est après avoir choisi la face ouest des Drus que l'on s'est dit que c'étaitidéal pour un live. On avait commencé à regarder la voie Lafaillemais la ligne ne me plaisait pas bien, du coup mes yeux ont naturellement déviéà droite, au cœur de l'éboulement. C'est là que cette ligne m'est apparue,comme le nez au milieu du visage.

Une fois que l'on a eu fait des photos dequalité, je ne tenais plus en place. Ça me paraissait être une évidence d'allerlà-dedans !

On imagine que ça doit faire un peu bizarre depasser au milieu de ce pan de montagne historique qui s’est effondré en 2005.Comment est le rocher ? On voit bien les traces d’éboulement ?

Cette face est assez exceptionnelle pour lesAlpes et, en effet, c'est impressionnant d'être au cœur même de l'éboulement. Le rocher est plutôt très bon, voire excellentpar moments, mais comme partout en montagne, surtout dans du terrain vierge, oncroise quelques écailles branlantes et blocs posés. Il y a tout de même 2longueurs en rocher vraiment pourri qui viennent ternir le tableau...

La zone de l'éboulement est bien marquée parla différence de couleur du rocher et les nombreuses traces d'impacts, mais çam'avait encore plus marqué dans la Directe Américaine, où l'on évolue vraimentà la limite entre ancien et nouveau rocher.

Le GMHM dans l'immensité des Drus. © GMHM

Korra Pesce et Will Sim ont eux aussi gravi laface ouest des Drus juste après vous. Et c’est ensuite Charles Dubouloz qui aréussi un joli solo dans la face nord. Comment tu situes ces deux ascensionspar rapport à la vôtre ?

C'est Korra qui nous a renseigné sur latentative des Espagnols. C'était marrant de les croiser à la descente,on leur a laissé un peu de nourriture et de gaz. Ils avaient une paire de chaussons pour deux,mais la paire qu'ils avaient été beaucoup trop grande pour Korra, du coup jelui ai laissé les miens !

C'est drôle, cette partie de la face a reçuune ou deux visites tous les 10 ans ces derniers temps, et là on s'y retrouve à six grimpeurs au même moment.

Par rapport à ces trois ascensions, qui sontcomplètement différentes, je trouve qu'il n'y a pas lieu de les comparer, etencore moins de les hiérarchiser.

Tu as aussi répété une voie en face nord desDroites un peu plus tard dans l’hiver ?

Oui, une semaine après les Drus, avecJacques-Olivier le chef du groupe et Didier, on a grimpé Écaille Épique en facenord des Droites. C'était chouette de partager ça avec eux,c'était la première expérience de ce type pour Jako, et le retour en montagnede Didier après 6 mois de congé sabbatique. Une belle expérience dans une voie d'ampleur.

L’été dernier il y a eu beaucoup d’ascensionssur le versant sud du mont Blanc, cethiver c’était les Drus. C’est les conditions qui dictent les choix ?

Les Drus, c'est en quelque sorte une entrée degamme pour une hivernale : un accès facile, des conditions qui se voient de lavallée, une descente en rappel aisée dans le couloir nord. Et puis, c'est unsommet emblématique et les deux voies les plus parcourues de la face nord seprêtent bien à la grimpe hivernale, elles se protègent bien et n'ont pas delongueur en rocher pourri. En bref, tous les facteurs sont réunis pourattirer du monde ! Et tant mieux !

Les seules conditions nécessaires pour lesDrus, c'est qu'il n'y ait pas trop de neige sur le rocher et que l'approche nesoit pas avalancheuse. Mais, en ce sens, la face nord des Jorassesétait elle aussi en parfaites conditions, et pourtant je n'ai entendu parlerque d'une cordée qui lui a rendu visite cet hiver.

En ce qui nous concerne, on n'est pas allésaux Drus parce qu'il y avait des conditions particulières, mais bien parcequ'il y avait cette ligne qui m'obsédait !

Pour la face sud du mont Blanc, l'été dernier,il y a eu de bonnes conditions qui se sont étalées sur plus longtemps qued'habitude, ça peut peut-être expliquer autant d'activité. Et puis, tout lemonde sortait de 2 mois d'enfermement, forcément les grimpeurs étaient sur lescrocs !

Le solo, c’est pas un truc qui te branche ?

Beaucoup trop trouillard pour ça ! J'ai peur dunoir quand je suis tout seul… Et beaucoup trop fainéant aussi ! Je préfèrepouvoir refiler les longueurs pourries à quelqu'un d'autre ! Et puis, quand je suis fatigué, que j'en aimarre, que j'ai la flemme, qu'il fait froid et qu'il faut mettre les chaussons,qu'il faut faire la corvée de faire fondre la neige, faire la trace... S'il y aun problème tu ne peux pas reporter la faute sur ton collègue ! Bref, trop d'inconvénients quoi ! J'aime mieux partager ma peine pourl'amoindrir.

Et maintenant, c’est quoi le programme du GMHM? Y a-t-il des expé prévues ce printemps ou cet été ?

En ce moment, on se prépare à des projets detraversée en autonomie au long cours, avec du kayak, des pulkas, du snow-kite,du parapente, de l'harmonica, et toujours un peu de peine partagée ! On espère pouvoir un jour mener à bien nosprojets, parce qu'ils sont terriblement excitants !

Sinon, les base-jumpers vont essayer d'allerse jeter de montagnes un peu plus hautes en altitude cet été. Il y aura certainement aussi une expédition au Népalsur de l'alpinisme technique cet automne. Et on va continuer à essayer de s'amuser dansles Alpes !

Il y a une culture de fraisiers qui m'attend àGlandasse !

© Léo Billon

  • Mots clés: