Jacques Prat, victime de l’accident de Vingrau : « Cette escalade, qui a commencé dans la joie, a fini dans le malheur »

  • Par kjhg

Peux-tu nous raconter comment s’est passé l'accident ?

L'accidents'est passé dans une voie d'escalade dans laquelle je grimpais. J'allais poserune corde au relais pour Sylvie, ma compagne, pour la faire grimper en second.Cette escalade, qui a commencé dans la joie, a fini dans le malheur. Au bout decinq mètres d'escalade, je suis parti avec un énorme bloc qui faisait partie dela voie. Le bloc n'était pas une chute de pierres, comme cela a pu être relayédans les médias.

J'ysuis retourné en novembre 2019, je n'y étais pas revenu depuis. On a déjà eutrois accidents graves avec mon frère là-bas. Je n’ai eu que deux accidents enmontagne, les deux à Vingrau. J'y reviens maintenant grimper, rénover desrefuges. Je suis très attaché à ce lieu.

Tu as mis quatre ans à te remettre...

Àpeu près oui. Au bout de quatre ans, avec Sylvie, on s'est dit que ça allait unpeu mieux. Sylvie n'a pas trop eu de conséquences financières dans sa vie maismoi, énormément. D'abord, je n'ai plus travaillé comme guide.

Ensuite,j'avais un autre boulot, je faisais des aménagements, de la rénovation debâtiments, d'immeubles, etc. J'avais des ouvriers et je n’arrivais plus à gérersereinement. Ça a été vite vu. Au bout d'un an, j'ai tout vendu et puis j'aiarrêté. Je n’ai plus travaillé là-dedans, ça ne me disait plus rien, je n’avaisplus du tout la tête à ça. Je ne faisais pas particulièrement de dépression. Sylviea continué à travailler de son côté malgré ses handicaps (traumatismecrânien / avant-bras droit amputé).

Moi,pendant quatre ans, j'ai eu zéro activité. Après, j'ai repris un peu montravail de guide mais c'est à peu près tout. Je n’étais pas très loin de laretraite donc j'ai un peu laissé glisser les choses.

Tu n’as jamais repris en tant que guide en escalade ?

Non du tout, non. Je fais ça de manière amicale.

Jacques Prat, victime de l’accident de Vingrau : « Cette escalade, qui a commencé dans la joie, a fini dans le malheur »

Est-ce que tu peux me parler de la mise en procès de votre accident ?

Onétait partis Sylvie, ma belle-mère, ma fille Anaïs et moi pour aller sedétendre dans les Pyrénées orientales, du côté de Tautavel. On avait loué ungîte avec des amis qui venaient avec leurs enfants aussi, on était quatre oucinq familles à aller là-bas pour se baigner, faire de l’escalade facile et deschoses comme ça.

Ona décidé d'aller grimper dans ce secteur de Vingrau, où il y a beaucoup devoies faciles très bien équipées, ce secteur était à l'époque classé dans lacatégorie des sites sportifs FFME. Je connaissais l'endroit, il y avait tout cequ'il fallait : une grande plateforme en bas, et après tu te décales un peu surles voies à droite ou à gauche.

Toutle monde grimpait, les enfants aussi. Il y en avait qui avaient grimpé la voieavant moi. Je n'étais pas le premier à aller dedans. C'était une longueur en 5,quelque chose de vraiment simple. Je suis arrivé au deuxième point et puisvoilà, là je suis parti avec un énorme bloc, qui était dans la voie, à 5-6mètres du sol.

Ona été héliportés à l'hôpital de Perpignan où on a été fort bien soignés.C'était le tout début des choses, on est rentré à Toulouse au bout de quinzejours. On n’a eu aucune aide, heureusement que nos mamans étaient là pour nousdonner un coup de main : on ne pouvait pas bouger, ni l'un ni l'autre.

Sylvieest repartie très rapidement à l'hôpital pour une série d’opérations,sur les blessures qu'elle avait à la tête et au bras. Elle a été opérée du brasun certain nombre de fois et il a fallu retailler, refaire, enlever une partiede la boîte crânienne qui était en mauvais état.

Tousles amis sont venus nous voir, c'était un peu le défilé à la maison, ce n’étaitpas plus mal car ça permettait de sortir un petit peu de notre gris quotidien.On ne vivait pas ça trop mal. On voyait bien qu'on était touchés, moi j'étaisen fauteuil roulant, je ne pouvais pas bouger, j'avais une seule main validedonc c'était un peu compliqué.

Unami compétent nous a dit que ce qui était arrivé était assez grave, qu’ilpouvait y avoir de lourdes conséquences derrière, qu’il y avait une vraieresponsabilité et donc qu’on pouvait engager quelque chose, que ça pouvaitaboutir. Un autre ami avocat que je connais depuis de longues années est venunous rendre visite et nous a dit qu'il prenait en charge notre dossier, sansqu'on lui parle de quoi que ce soit. Vu la façon dont l'accident s'étaitdéroulé, il ne voyait pas de raison de ne pas mettre en cause la FFME.

Nous,on était absolument pour rien dans le déclenchement de cette procédure. Leschoses se sont engagées, on nous a complètement coachés, on n’était capables derien.

Le bloc arraché le 3 avril 2010 par Jacques Prat.

C'était juste après l'accident ?

C'étaitun mois après l'accident. La procédure a été lancée, on a passé une grosseannée à faire des expertises, des machins, des trucs. C'était un peu laborieuxet intrusif, très pénible pour Sylvie particulièrement, moi j'étais son soutienmoral, mais ça a été quelque chose d'assez abominable avec les experts pourfaire notre partie, et puis les experts de l'assurance.

Onest allés 5-6 fois chez les experts qui nous demandaient de nous déshabiller,qui nous regardaient sans forcément être très sympas. On nous traitait un peucomme du bétail. On a subi un peu. Après, les choses ont avancé dans laprocédure.

Penses-tu que la FFME aurait été condamnée même sans la responsabilité sans faute ?

Cen'est pas moi qui aie défini la stratégie de la procédure. À l'époque, on nousl'a proposé, alors on y est allés. Mais les attaquer pour faute aurait été unepossibilité, ça aurait pu être une autre stratégie.

Aurais-tu engagé une démarche sans tes proches ?

Non, je ne pense pas. On s'en foutaitcomplètement. On n’avait pas la tête à ça.

Audébut, j'ai été obligé de vendre des biens immobiliers pour fonctionner, Sylvieet moi. Je n’avais plus rien : les charges, mais pas les revenus. J'avais ducapital par chance, et on s'en est sortis grâce à ça. J'avais quand même unefamille, des crédits, il fallait continuer à assumer.

À t’écouter, on a l'impression que toute cette affaire d'entretien et de gestion des falaises, et son évolution récente, n’a pas de lien avec ton accident. Il a servi de mise en lumière du problème de l’équipement, point final ?

Ila fallu qu'il y ait effectivement l'accident pour que la FFME se rende compte,au-delà du prétexte de l’engagement financier, que la gestion de la chose, àsavoir l'équipement et l'entretien, demande beaucoup de forces vives, que lepersonnel soit bénévole ou pas. De toute façon, elle était dans une impasse,donc forcément, quelque part, pour en sortir, elle a sauté sur l'occasion, cequi n'est pas blâmable.

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