La séance cinéma du Figaro: Orphée ou la traversée du miroir poétique selon Jean Cocteau

  • Par kjhg

Encore aujourd'hui, Orphée reste une expérience visuelle fascinante. Jean Cocteau (1889-1963) revisite le célèbre mythe antique de la manière la plus personnelle qui soit, en le modernisant et le transposant dans sa propre époque, la France des années 50.

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L'histoire développée par Cocteau reprend peu ou prou sa pièce de 1925. Profitant de la rampe de lancement qu'a été pour lui le grand succès de La Belle et la bête, Cocteau s'attaque à la transposition cinématographique de ce qu'il considère comme une «aventure policière de l'au-delà». Poète à succès méprisé par la jeunesse, Orphée (Jean Marais) fait la connaissance de La Princesse (que Cocteau appelle La Mort d'Orphée).

Troublante et fascinante sous les traits de Maria Casarès, cette jeune femme l'envoûte. Alors que triomphe l'audacieux et insolent poète Ségeste, celui-ci est enlevé par La Mort d'Orphée. Elle oblige bientôt ce dernier à transmettre ses fulgurances poétiques par l'intermédiaire de la radio de la voiture de Jean Marais. Cocteau envisage ainsi l'inspiration comme un langage crypté, délivré aux hommes comme on pouvait le faire sur Radio Londres durant la Seconde Guerre mondiale. En cela, la poésie est pour lui un art de la résistance.

Dans Orphée, deux mondes essaient de se «con-pénétrer» comme le dit Cocteau: le monde de la vie et le monde de la mort. Le drame du héros surgit lorsque Maria Casarès kidnappe par jalousie l'épouse fidèle d'Orphée, Eurydice, et l'emmène dans le monde souterrain.

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Le personnage d'Heurtebise, incarné par François Périer, sorte de messager protecteur entraîne le poète désespéré à «traverser le miroir de la réalité». Comme il le dit dans le film, «il ne s'agit pas de comprendre, il s'agit de croire.»

Chez Cocteau, les effets spéciaux sont avant tout l'occasion de jouer avec les illusions de l'art cinématographique. Comme Chaplin, Méliès ou Keaton, Cocteau s'amuse beaucoup, avec l'innocence des pionniers. L'ingéniosité est ici affaire d'astuce. Et cela s'en ressent dans le film de manière jubilatoire. L'idée de traverser les miroirs «liquides» en enfilant des gants (qui sont enfilés à l'envers) est née avec l'idée de plonger les mains dans des cuves remplies de mercure, le tout filmé avec une caméra tournée sur le côté.

Les miroirs deviennent ainsi des portes. Le personnage de Jean Marais est longtemps bloqué par le miroir qui ne «s'ouvre pas», se contentant de lui renvoyer son image. Pour Cocteau, le poète souvent est prisonnier de sa propre image-reflet, dans une attitude amoureuse qui rappelle un autre mythe de l'antiquité, celui de Narcisse! Amoureux de sa propre image, le poète narcissique est si préoccupé par lui-même qu'il est rendu indisponible à la création.

Lorsqu'il parvient à dépasser sa condition de simple humain égotiste, il traverse alors le miroir, quitte le monde des vivants vers la «zone» à la recherche d'Eurydice. Orphée emprunte des chemins occultes assez terrifiants, faits de paysages de ruines, de carrières abandonnées, de théâtres grecs ou de manoirs médiévaux, bref, des lieux investis de souvenirs, riches d'une mémoire artistique et porteurs d'ondes poétiques.

Sous la férule de Jean Cocteau, le personnage d'Orphée (qui symbolise habituellement l'évasion) devient une sorte d'aventurier du rêve et de l'invisible. Un héros qui accepte le risque de l'inconnu. Orphée parcourt les couloirs du temps et de la mort au ralenti les bras devant lui, comme un aveugle. Le film installe un climat de réalisme irréel, à cheval entre la réalité (le Saint-Germain-des-Prés des années d'après-guerre) et l'onirisme angoissant des films fantastiques.

À travers Orphée, Cocteau questionne la valeur du surréalisme et surtout le rôle du poète. Il se sert du cinéma comme d'un laboratoire de pratiques nouvelles. Il crée des habits neufs à sa création et à ses obsessions. Neuf ans plus tard, il reviendra une dernière fois à ce mythe antique qui l'obsède tant, en revêtant lui-même les habits d'Orphée dans Le Testament d'Orphée (-1959).

La modernité d'Orphée a perduré au-delà des décennies. En 1987, le chanteur Sting a notamment tourné le clip de sa chanson We'll Be Together en s'inspirant fortement du film de Cocteau.

Clip en noir et blanc, qui semble tourné dans un des cafés de Saint-Germain-des-Prés, il met en scène Sting grimé en étudiant (avec un pull en laine sur lequel figurent Tintin et Milou) et son double plus âgé, riche, totalement saoul, vêtu de noir débarquant d'une Roll's Royce.

D'emblée, le personnage au pull Tintin se tourne face à la grande glace de la brasserie parisienne et tente de traverser le miroir en mettant les mains en avant... comme dans le film de Cocteau!

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