Coût de la crise du Covid: «Les chiffres de Bercy ne permettent pas de comprendre la situation économique actuelle»

  • Par kjhg

Sébastien Laye est entrepreneur et Président du Parti Quatre Piliers.


Tout ce qui est excessif est insignifiant. La maxime bien connue de Talleyrand se conjugue assez bien avec ces mots de René Char, «l’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant».

Or, en économie, et encore plus à travers les vicissitudes de la crise actuelle, l’essentiel, les grands traits du changement économique, est sans cesse voilé par l’insignifiant, l’écume des jours du psittacisme du monde politique. Nous avions déjà eu le spectacle alarmant des prévisions de croissance pour 2021, passé de 8% il y a quelques mois à 6% puis même 5,5% désormais pour la Banque de France, en attendant le verdict final sur l’impact du troisième confinement.

Désormais, c’est Bercy par le truchement du ministre des comptes publics, Olivier Dussopt, qui se livre à un exercice de prédiction épineux par nature: l’estimation du coût total de la crise sur les finances publiques, sur trois exercices (2020, 2021 et 2022). Son estimation - 424 milliards d’euros- est destinée à frapper les esprits avec un chiffre faramineux et peu parlant pour la plupart des citoyens…pour donner un ordre de grandeur, l’équivalent de presque 20% du PIB annuel de la France en temps normal.

Les multiples analystes économiques relèvent que l’effort de soutien gouvernemental à l’économie, et surtout de relance de l’investissement, demeure modeste par rapport à d’autres pays.

Il convient de se poser la question d’abord de la motivation d’une telle communication, pour mieux comprendre l’inanité de ce chiffre. En réalité, Bercy est sujet de critiques contradictoires auxquelles le puissant Ministère doit répondre. D’une part, le «quoi qu’il en coûte» est de plus en plus critiqué parmi les politiques et au sein des institutions européennes.

D’autre part, les multiples analystes (l’auteur de ce texte compris, ou encore aussi Nicolas Goetzmann dans ces mêmes colonnes) économiques relèvent que l’effort de soutien gouvernemental à l’économie, et surtout de relance de l’investissement, demeure modeste par rapport à d’autres pays.

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En 2020, au plus fort de la crise, le soutien à l’économie française n’a représenté que 5% du PIB contre 10% en Allemagne. Certes, l’effort se poursuit en 2021 du fait de la lenteur de la vaccination et des variants, mais les USA auront in fine injecté l’équivalent de 20% de leur PIB annuel en aide aux ménages (argent direct) et plans d’investissement.

À l’inverse en France, aucun crédit du plan de relance n’a encore été débloqué (avec notamment un imbroglio sur la portion des fonds propres qui doit venir du plan européen), et la Cour des comptes a relevé récemment que l’État n’avait même pas utilisé la totalité de l’enveloppe initialement annoncée pour aider les entreprises confinées sur 2020 ; ce sont près de 31 milliards qui ont été reportés sur 2021.

«La sous-consommation des crédits en fin d’année reflète, au-delà des incertitudes liées à la crise sanitaire, un manque de réalisme des prévisions budgétaires», écrit la Cour des comptes. Car un budget n’est pas une enveloppe globale pour effet d’affichage, où le gouvernement pourrait puiser à sa guise. Après un déficit budgétaire de 9 ,2% en 2020, le gouvernement vient de relever sa prévision 2021 à 9%, paraissant naviguer à vue.

Bercy claironne ce chiffre colossal de 424 milliards d’euros sur le séquençage suivant: le coût de la crise sanitaire pour ces trois années se décompose en 158 milliards d’euros pour 2020, 171 milliards pour 2021 - dont 56 milliards dédiés aux mesures d’urgence -, et 96 milliards d’euros en 2022, selon les chiffres du ministère.

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Le ministère prévoit même encore près de 10 milliards d’euros en 2023 pour la gestion des prêts garantis par l’État ou PGEs. En réalité ce chiffre ne correspond à rien (même si facialement, il permet à nos représentants de se targuer d’avoir fait aussi bien que les États-Unis par exemple): il mêle différentes catégories qui n’ont rien à voir.

On y trouve d’abord le coût de la baisse des recettes fiscales: non pas juste des reports de charges ou différé d’impôts, mais bien une destruction de l’assiette fiscale qui affaiblit les recettes de l’État ; avec un recul du PIB de 8, 3% en 2020 et une économie toujours peu vaillante, ce sont autant d’impôts qui ne rentrent plus dans les caisses de l’État: moins de profits pour les entreprises, moins d’IS, moins d’activité, moins de TVA ou de CSG…..

Alors que les autorités politiques, mais aussi l’INSEE, multiplient les bévues en matière d’annonces économiques, on comprend mal cet exercice de communication de Bercy.

Cela n’a rien à voir bien sur avec un soutien à l’économie, le plan de relance ou un quelconque effort gouvernemental. On inclut ensuite les aides stricto sensu (fonds de solidarité, chômage partiel) pour 90 milliards en 2020 (dont une partie non décaissée finalement) et 30 milliards en 2021.

Nous préférons parler d’indemnités plutôt que d’aides dans la mesure où il s’agit d’une simple compensation pour avoir fait fermer nombre de commerces par exemple, pour un coût total d’environ 100 milliards probablement sur deux exercices.

Enfin, Dussopt inclut l’encore hypothétique plan de relance (plus un plan de dépense publique qu’un vrai plan d’investissement comme aux USA) pour 100 milliards sur deux ans, avec deux enveloppes à peu près égales sur le second semestre 2021 et l’année 2022.

La baisse des recettes et les reports de charges et d’impôts permettent donc à Bercy de doubler le chiffre réel qui aurait du être annoncé…et encore, même la nature des 200 milliards (plutôt que 400 milliards) peut être contestée car sur le terrain, le plan de relance Castex n’a pas vraiment été encore déployé. Nul ne sait si la tranche 2022, avec une élection présidentielle au milieu, sera déployée telle quelle après Juin 2022…

Alors que les autorités politiques, mais aussi l’INSEE, multiplient les bévues en matière d’annonces économiques, on comprend mal cet exercice de communication de Bercy, qui se veut savant et pointilleux, mais qui n’est pas rigoureux analytiquement et ne permet pas de comprendre la nature du moment présent économique.

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