Botticelli, itinéraire d'un enfant prodige : à l'ombre des Médicis

  • Par kjhg

Les voici tous agenouillés. Si les visages expriment la révérence, le moindre pan d'étoffe dit assez le luxe, le raffinement, le faste. Il y a le vieux Cosme, aux pieds de l'Enfant, dans son manteau noir tout brodé de dorures. Puis ses deux fils, au centre, conversant doucement, Pierre, vêtu d'écarlate, et Jean, de blanc et d'or. Il y a Laurent, un peu en retrait, qui se tient debout drapé de bleu, la posture altière, le profil impérieux. De l'autre côté, en rouge et noir, son frère Julien a les yeux clos. Il est beau, pensif, comme en prière.Botticelli, itinéraire d'un enfant prodige : à l'ombre des Médicis Botticelli, itinéraire d'un enfant prodige : à l'ombre des Médicis

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Sous le costume des Mages, Botticelli a fait le portrait de trois générations de Médicis. À chacun, il a donné une attitude singulière : « de face, de profil, de trois quarts, penchées ou dans d'autres poses, des jeunes, des vieux, toutes les figures sont traitées avec cette variété qui fait ressortir la perfection de son art » (Vasari). La Force n'avait été que le premier coup d'éclat d'un jeune virtuose. Cinq ans plus tard, avec cette Épiphanie, l'artiste célébré partout dans Florence entend bien démontrer la familiarité qui règne désormais entre lui et la famille dirigeante. L'homme en manteau orange qui pointe son regard avec désinvolture dans notre direction, c'est lui.

Dans cette mise en scène qui rejette la Sainte Famille à l'arrière-plan de la composition, on sent que les aspects mondains éclipsent largement le sujet religieux. Et Sandro n'a visiblement pas l'intention de rester dans l'ombre. Les Médicis ont toujours aimé à jouer les rois, quoiqu'ils ne soient ni princes ni ducs, ni même nobles d'ailleurs : ils sont banquiers. Mais quoi, être les créanciers du Saint-Siège et des rois de France, et ne pas faire jeu égal avec eux ? Le patriarche de la dynastie, Cosme l'Ancien, s'était assuré à coups de florins la direction de Florence. Patients, tenaces, violents à l'occasion, ses successeurs ont su préserver leur mainmise sur la cité toscane et réunir autour d'eux une cour à nulle autre pareille.

Botticelli, itinéraire d'un enfant prodige : à l'ombre des Médicis

Laurent a succédé à Pierre le Goutteux en 1469. Depuis sa tendre enfance, il connaît les duretés du pouvoir et tous ses arti­fices. Il sait aussi, comme son grand-père, jadis ami et protecteur du sculpteur Donatello, que la beauté n'a pas de prix. Admirablement instruit, c'est un mécène averti, un humaniste féru de littérature antique, un poète au talent indéniable. On l'appelle déjà le Magnifique. Avec son frère Julien qu'il chérit plus que tout, il réunit dans sa villa de Careggi tous les plus grands esprits du temps : parmi eux, Marsile Ficin le philosophe, Politien le poète, Pic de la Mirandole l'érudit. On y discute les subtilités du néoplatonisme et ces jeux de correspondances, qui voient dans les mythes antiques comme une préfiguration des Saintes Écritures.

Chaque année un banquet fait revivre Platon ; Botticelli en est le nouvel Apelle. En Politien, le peintre rencontre l'ami rêvé, le poète à l'âme jumelle qui l'aidera avec dévouement et enthousiasme dans ses plus ambitieuses créations. Déjà, il forme le dessein de grandes allégories qui, pour l'éternité, sacreraient son génie. Bien sûr, tout le monde ne comprend pas une telle nouveauté, et Lorenzo Violi, un chroniqueur, a surnommé son atelier « l'académie des fumistes ». Sandro s'en moque. Il n'a que faire des critiques, il a le soutien des puissants, l'indépendance et la liberté d'un homme en pleine maturité. À trente ans, il n'a déjà plus de comptes à rendre qu'à lui-même.

Pour autant, dans les moments difficiles, Sandro ne marchande pas son aide. En 1478, une conjuration fomentée par les Pazzi, mais soutenue en sous-main par le pape Sixte IV, cherche à renverser les Médicis. Le dimanche 26 avril, lors d'une messe célébrée dans la cathédrale, Julien est frappé à mort. Laurent, fou de douleur et de rage, parvient à s'échapper et rallie les Florentins bouleversés par ce sacrilège. Pour venger son frère, il fait pendre tous les responsables. Il ne fera pas même grâce à l'archevêque de Pise. Sandro, à sa demande, peint à fresque la silhouette des pendus sur les murs du Palazzo Vecchio. En Julien, il pleure aussi un ami, il se jure de rendre un jour hommage à cette jeune vie fauchée en son printemps.

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