Mathilda, Laurent, Lauren ou le voyage d’un sexe à l’autre

  • Par kjhg

Ecrire, se glisser dans d’autres vies. Etre un autre, une autre, le temps d’un roman. C’est ce que fait Léonor de Récondo dans ses livres. C’est ce qu’elle fait, doublement dans le roman qui paraît en cette rentrée littéraire 2017, Point Cardinal, qui raconte comment un homme devint une femme.

Ecrire, se glisser dans la peau des autres, comprendre, et surtout éprouver avec eux, au plus près de leur chair et de leurs émotions, en déployant largement sa sensibilité afin de capter tout ce qu’ils ont pu ressentir, dire, penser ou auraient pu vivre ces personnages de papier aux doubles réels, voilà le projet de Léonor de Récondo. Elle a ce talent-là, cette musicienne, cette violoniste baroque, qui s’est mise à écrire et publie depuis sept ans.

Pied de nez

Trois romans d’elle déjà sont parus chez Sabine Wespieser. Rêves Oubliés, où la romancière retrouvait ses ancêtres espagnols venus en France, fuyant le fascisme. Puis le magnifique Pietra Viva, où Michelangelo, le sculpteur génial, parcourait les carrières de marbre en songeant à sa vie en renaissant aux émotions anciennes.

Il y eut encore Amours, merveilleux pied de nez à l’adultère, où deux femmes trompées se passaient de mari et d’amant puis réinventaient avec la complicité de celui-ci les règles des rapports amoureux. Point cardinal est un livre plus direct, plus singulier, dans la veine de Pietra Viva, au sens où il s’attache, avec passion, avec obstination mais délicatesse à un personnage principal.

Voici Mathilda. On la retrouve en début de soirée sur le parking d’un supermarché, presque désert. Elle est dans sa voiture et se démaquille fiévreusement. Elle se change, et Mathilda la superbe, la féline, redevient Laurent, qui s’en va, au volant de sa voiture, retrouver sa femme, Solange – un amour qui dure depuis le lycée – et ses enfants adolescents, Thomas et Claire. Un mari heureux, un père aimant, qui chaque matin emmène ses enfants à l’école, un employé comblé, un sportif aussi qui part de longues heures dans la nature, tôt le matin, sur son vélo. Il pédale comme un fou.

Mathilda, Laurent, Lauren ou le voyage d’un sexe à l’autre

Laurent a toutes les apparences du bonheur. Et d’une certaine façon, il en a du bonheur. Il aime Solange, il aime ses enfants. Mais au fond de lui, Mathilda remue, s’agite, impatiente, de plus en plus présente, de plus en plus désireuse d’être au monde.

Point culminant

Pas à pas, Léonor de Récondo suit Laurent. Et elle va le saisir au point culminant de sa vie, au moment où, il va décider de basculer, de plonger, de rejoindre sa féminité. Et ce n’est pas Mathilda, mais une autre femme, celle qu’il est vraiment, qui naît peu à peu, sous les yeux du lecteur.

Sans pathos, mais en usant d’une palette d’émotions qui bouleversent, la romancière décrit les réactions de Laurent et de la famille. Si pour lui, la vérité est intensément libératrice, elle engendre, dans un premier temps, autour de lui, panique, rejet et méfiance. Puis, sans céder au happy end fleur bleue, Léonor de Récondo convoque l’amour et déploie sur ses personnages sa puissance réparatrice et apaisante.

La vie, l’énergie, la lumière l’emportent. «Laurent cache ses yeux dans un mouchoir. Et Solange réalise tout à coup qu’il ira jusqu’au bout, jusqu’à l’opération, qu’à côté d’elle, dans ce lit, il y aura un jour une femme, seins et sexe inclus. Elle est traversée par cette vérité. Elle pourrait la rejeter tout entière, mais n’y arrive pas, car il y a dans la sincérité de Laurent quelque chose qui l’émeut profondément.»

Finesse, sincérité et efficacité

Puissance de l’amour, puissance de la littérature aussi. Puisque le temps du roman, elle invite à éprouver l’humanité sous d’autres formes, sur d’autres chemins. Le livre est direct, ne prend pas de détour, ne s’embarrasse pas de fioritures. Il va droit au but. Il vise le «point cardinal», le point de bascule, avec une sorte d’urgence, qui est aussi celle du personnage principal. Mais l’efficacité du roman n’enlève rien à la finesse d’un récit bouleversant.

Le lecteur qui ignore tout du trajet d’un Laurent vers la femme qu’il est, qui ne sait de la transsexualité que ce que les médias veulent bien en dire, qui n’en connaît que quelques témoignages, est invité à partager de l’intérieur cet incroyable trajet. A devenir autre, expérience première à laquelle invite la lecture, tout autant que l’écriture.

Ce que propose Léonor de Récondo c’est de devenir autre sans juger, sans réponses, sans censure – c’est la liberté de la fiction! – mais en voyageant simplement avec le récit, avec les personnages. «Mon corps se transforme si lentement, dit Laurent. Trop lentement pour pouvoir donner une réponse objective à «qui suis-je?» Je dois accepter de n’avoir aucune réponse à t’offrir. Alors je cherche, et tu cherches. Et je garde mon cœur froissé par la peur.»



Léonor de Récondo, «Point Cardinal», Sabine Wespieser, 224 p.

  • Mots clés: