Françoise, harcelée en meute par ses collègues

  • Par kjhg

En arrivant de bon matin à mon cabinet, je trouve un message étrange parmi mes courriels. Une femme me sollicite pour une consultation, en ajoutant : « Mais ma demande n’est pas urgente. Vous avez des patients qui ont davantage besoin d’être aidés que moi et je ne veux pas prendre la place d’une personne qui a vraiment besoin de vous… » Drôle d’approche pour un rendez-vous, combinant un besoin d’être reçue et la crainte de l’être.

Deux semaines plus tard se présente à mon cabinet une petite femme frêle, cheveux courts grisonnants, recroquevillée sur elle-même. Elle est assise dans la salle d’attente, comme absente… Le regard posé dans le vide de la bibliothèque située en face d’elle. Au moment où je prononce son nom, elle se tourne vers moi, au ralenti. Puis se lève sans un bruit et traverse le couloir comme un robot. Je devrais plutôt dire : comme un zombie. Dévitalisée, c’est le mot qui me vient à l’esprit.

Un immense soupir s’échappe d’elle quand elle s’affale dans le siège que je lui tends. Cette femme, qui doit avoir une soixantaine d’années, est au bout du rouleau. Le visage creusé, le front plissé, la mâchoire crispée, les traits tirés, le teint blafard, des plis d’amertume à la commissure de ses lèvres, son regard inexpressif perce à peine derrière des paupières tombantes tandis qu’elle serre dans une posture d’angoisse ses deux paumes jointes entre ses jambes.

En fait, Françoise a 54 ans, mais elle en paraît bien plus avec son style vestimentaire démodé – blazer classique et jupe gris anthracite, sans couleur ni fantaisie, ni maquillage ni bijou. Ses mots me font l’effet d’un euphémisme. « Comme je vous l’ai dit par courriel docteur, je traverse une période difficile depuis quelque temps. J’ai du mal à savoir où j’en suis dans ma vie, surtout professionnellement. »

Antidépresseurs, somnifères, anxiolytiques…

Alors la petite femme reste plusieurs minutes à m’évoquer, de façon nébuleuse, une souffrance sans visage, des angoisses existentielles, à la charnière de différents moments de sa vie. À vrai dire, je ne comprends pas très bien ses soucis au premier abord. Et puis soudain, elle lâche : « Je prends des antidépresseurs et des somnifères, car je ne peux plus dormir. Et puis, quand l’angoisse est trop forte, des anxiolytiques. Mais je sens bien que je dois me soigner autrement… Cela dure depuis trop d’années maintenant. »

Ce n’est qu’à notre deuxième séance que Françoise m’expose enfin la véritable cause de sa souffrance. « Docteur, je n’arrive pas à dire ce qui s’est passé à mon travail. J’ai honte, trop honte. J’ai été accusée de harcèlement moral. Je sais que vous ne jugez pas vos patients, mais je me sens humiliée. » Tout en prenant des notes, j’apprends ce qui lui a fait tant de mal. L’accusation dont elle a été victime est vraiment allée très loin. Elle a été convoquée par sa hiérarchie, une plainte a été déposée contre elle, avec des conséquences très préjudiciables sur le plan professionnel. Une expertise psychologique a même été ordonnée par le magistrat. Que lui est-il donc arrivé ?

Une vie vouée au travail

Françoise est haute fonctionnaire dans une grande administration publique. Depuis de longues années, elle a exercé dans ce domaine de nombreuses responsabilités. Femme sans enfant, elle entretient une relation avec un homme depuis neuf ans. « Avec Christophe, nous sommes ensemble, mais nous vivons chacun chez soi. Cela me va très bien. » Elle ne souhaite pas s’engager davantage et se montre assez désabusée, car elle a trop souffert de sa rupture avec Yves, avec lequel elle a vécu pendant près de vingt ans. « Nous n’étions pas mariés, mais nous formions une famille. Il avait deux enfants d’un premier mariage et je les considérais comme les miens. C’est lui qui est parti et cela a été très dur… Je n’ai plus eu de nouvelles des enfants, alors que je les avais élevés. »

Cette séparation qu’elle a eu du mal à digérer a laissé de profondes traces chez Françoise. « Je me suis sentie trahie quand Yves m’a avoué qu’il avait rencontré une autre femme. Heureusement que ma sœur m’a soutenue. Et qu’il y avait le travail. » Ce travail, elle s’y est investie corps et âme. Depuis, elle a pris ses distances avec sa sœur, et sa famille en général. Pourtant, durant toute son enfance, elle était très proche de sa sœur aînée et de sa mère. « Mon père, militaire dans l’armée de l’air, n’était pas souvent à la maison, alors on partageait beaucoup de choses toutes les trois. »

Un père absent, mais dur

Son père, bien qu’absent, a toutefois eu une forte influence sur la carrière de sa fille. « Je m’entendais très bien avec lui et il m’a poussée à faire de longues études. Il était dur, exigeant, et j’ai peut-être hérité ça de lui. » Se décrivant comme très volontaire, travailleuse et ambitieuse, Françoise a en effet suivi des études brillantes, dans une grande école après une classe préparatoire, puis elle a intégré une grande administration publique.

Le décès de ce père au rôle important, il y a quinze ans, reste un véritable traumatisme pour Françoise. « Je l’impliquais beaucoup dans mes choix professionnels ; il me conseillait toujours et me poussait à avoir encore plus de responsabilités… Je lui dois énormément dans ma réussite. Sa disparition m’a désemparée pendant de longs mois ; j’ai fait une dépression, et mon médecin m’a mise sous antidépresseurs, mais aucun de mes collègues ne le savait et je ne me suis jamais arrêtée de travailler. »

Elle le reconnaît : le travail a été pour elle une forme de thérapie. Elle travaillait beaucoup, prenait en charge de nombreux projets, multipliait les responsabilités, commençait très tôt le matin, finissait très tard le soir. « J’emportais du travail à la maison, j’étais souvent sur mon ordinateur ou mon téléphone pour répondre à mes courriels, je reprenais mes dossiers après le dîner. La plupart de mes week-ends étaient dédiés au travail. Avec du recul, je me rends compte que j’accomplissais un boulot phénoménal. Et ma hiérarchie m’encourageait et valorisait tout ce que j’accomplissais. Je me sentais forte, puissante, et toutes mes angoisses disparaissaient derrière ce flot d’activités… » Elle ajoute qu’elle ne comprenait pas ses collègues qui se plaignaient parfois, et encore moins ceux qui s’arrêtaient pour cause de maladie. « Moi, en plus de trente ans de carrière, je ne me suis jamais arrêtée. J’en étais fière, mais ne voyais pas à quel point c’était trop, beaucoup trop. »

Le travail, pour combler le vide

Je comprends très vite que la petite femme a construit une relation singulière – et finalement pathogène – avec son travail, sous couvert du masque de l’épanouissement et de la réussite. Elle s’imposait des standards de performance élevés, très appréciés par ses supérieurs et valorisés par le management de son administration. Elle avait alors souvent des promotions, car sa culture d’excellence, déjà présente familialement à travers son père, se renforçait par son environnement professionnel. De sorte que sa vie au travail est devenue toute sa vie… Mais c’est sa dernière promotion qui s’est révélée critique, décisive, à l’origine de sa chute.

En effet, Françoise a quitté Paris pour une promotion dans une ville de province, afin de diriger un nouveau service d’une soixantaine de personnes qui venait d’être restructuré. « Je me suis impliquée totalement dans mon travail. Il fallait que je tienne mon service. Car je suis rigoureuse et dévouée. Et j’ai dû gérer une réorganisation du service, changer des agents de fonctions. Mais je n’ai pas assez pris en compte la culture du service et son historique, moi qui venais de Paris et étais une étrangère. »

Françoise, harcelée en meute par ses collègues

Alors, rapidement, Françoise se rend compte que l’adaptation va être compliquée, avec de nombreuses résistances… « Assez vite, on m’a fait comprendre que je n’étais pas d’ici et que les habitudes étaient différentes. Mais j’ai considéré qu’il fallait du temps et, comme j’avais l’appui de ma direction, je ne m’inquiétais pas. » Mais au fil des mois, la nouvelle cheffe commence à ressentir davantage de petits signes d’hostilités de la part de certains des employés dont elle a la responsabilité, puis de presque tous ses collègues. « J’ai mis du temps à comprendre… On me reprochait parfois la charge de travail que j’imposais, mais dont je n’étais pas totalement responsable puisque c’était la direction qui me le demandait. » En effet, sa direction lui impose de remanier le service en l’optimisant, ce qui implique des décisions managériales parfois difficiles. « J’aurais dû être davantage accompagnée par la direction. Mais elle fermait les yeux et ne regardait que les résultats. »

Le service qu’elle dirige se rebelle

L’ambiance générale se dégrade, environ un an après son arrivée ; les réunions deviennent de plus en plus tendues et certains employés se montrent de moins en moins « professionnels », dit-elle. « Certains ne travaillaient pas suffisamment et ne voulaient plus s’investir… Et cela m’agaçait. Tous ensemble, en réunion, ils remettaient en question mes décisions, s’y opposaient, ne réalisaient pas les tâches. Ils échangeaient des regards appuyés, montraient leur désaccord. Je me suis sentie de plus en plus dévalorisée dans ma fonction. »

Alors que la situation s’envenime sans qu’il n’y ait toutefois aucun incident à relever, Françoise reste murée dans son silence et n’avertit pas sa hiérarchie de ce qui se met en place sournoisement dans son service. Mais tout cela se propage très vite, bien au-delà de ses chefs directs, pour atteindre la direction… Puis, de façon brutale et violente, elle reçoit, « un vendredi soir », me dit-elle, une convocation de la direction pour le lundi matin à 9 heures. « Alors que je participais à une réunion hors des locaux de mon administration, j’ai reçu ce courriel… J’ai tout de suite compris qu’il se passait quelque chose. Et tout le week-end, je me suis sentie bizarrement en danger, sans savoir pourquoi. »

Le lundi matin, elle se présente donc à la réunion. « La présence du directeur des ressources humaines (DRH) ne laissait aucun doute… Cinq collègues avaient constitué un dossier à charge contre moi. Et le coup de grâce a été porté quand le directeur m’a annoncé qu’une plainte avait été déposée contre moi pour harcèlement moral. » Françoise est alors mise en examen.

Le Code du travail (article L1152-1) et le Code pénal (article 222-33-2) définissent le harcèlement moral « comme des agissements répétés qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte aux droits et à la dignité, d’altérer la santé physique et mentale ou de compromettre l’avenir professionnel ». Selon le Code pénal, ce délit est puni d’une peine pouvant aller jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 3 000 euros d’amende.

Françoise sort alors de cette réunion complètement sonnée, effarée… Puis c’est la descente aux enfers. « Tout s’effondre, j’ai beau me défendre, personne ne me croit et tout le monde me tourne le dos. » Ses cinq collègues ont magistralement orchestré leur projet d’extermination et colportent des rumeurs effroyables sur Françoise, la décrivant comme une manager colérique, sans empathie, faisant preuve d’autoritarisme et harcelant ses employés. L’expression « absence d’empathie » est d’ailleurs mentionnée pour dénoncer sa froideur et son caractère dangereux. Mais rien de tout cela n’est fondé.

Françoise apprendra même plus tard que, dans les échanges de courriels de ses collègues, l’un d’entre eux la qualifiait de criminelle : « S’il arrive quelque chose dans le service (sous-entendu, un suicide), je l’accuserai d’être une meurtrière. » Mais la petite femme frêle ne se laisse pas abattre. Elle lutte pour tenter de prouver son innocence… Toutefois, les éléments contre elle s’accumulent de plus en plus. « Tout était contre moi. On me ressortait des faits anciens, dont certains ne me concernaient même pas, car je n’étais pas encore responsable. On m’a même reproché d’insulter mes collègues et d’avoir menacé l’un d’eux de renvoi. Ce qui est totalement faux ! »

Ses collègues mentent et l’accablent

Elle me rapporte ensuite un événement édifiant à la suite d’une réunion qui avait été tendue, mais sans aucune violence, ni physique, ni verbale : « L’un de mes collègues s’est rendu aux urgences après la réunion pour se faire attester, par certificat médical, qu’il était en état de choc à cause d’insultes dégradantes. » Or aucune insulte n’avait été proférée… Françoise lui avait tout simplement fait remarquer qu’il devait modifier sa façon de travailler pour répondre aux objectifs. Et lorsqu’il avait haussé le ton, elle lui avait juste dit, très fermement, que « nous ne sommes pas dans une basse-cour ».

Mais cet incident fait le tour de l’institution et est utilisé à charge contre Françoise : elle a tenu des propos insultants, qui représentent une atteinte à la « dignité humaine ». Dès lors, elle est mise au pilori. « Avec du recul, je suis certaine que ces personnes ont cherché à me mettre en colère… Ils savaient très bien que j’aime le travail bien fait, que j’aime tenir les délais, que je suis perfectionniste et que je peux m’emporter. Et c’est ce qui s’est passé. Ils m’ont bien eue ! »

Au bout de quelques mois, les conséquences de cette plainte sont terribles. « Je vivais dans l’angoisse permanente. Je ne faisais plus de nuit complète. » Elle pleurait beaucoup, en silence, sur son lieu de travail, chez elle, et personne ne le savait. « J’étais extrêmement malheureuse. Je le suis encore. On ne m’a pas soutenue. Alors qu’une procédure de médiation aurait dû être mise en place… Je ne pensais pas à changer d’emploi et à faire autre chose, car j’étais persuadée que tout allait s’arranger. »

Françoise subit ensuite de plus en plus de brimades indirectes, sournoises, qui se répètent et s’installent durablement au point de devenir habituelles, voire presque ordinaires pour tout le monde. « C’est allé très vite : de cinq personnes, on est passé à tout le service. J’avais soixante employés contre moi, puis toute l’administration. C’était terrorisant ! » Le refus de communication se généralise, la déformation des faits et les attitudes dégradantes envers elle se multiplient, les rumeurs se répandent et dépassent même la sphère professionnelle pour toucher sa vie privée… Des réunions secrètes s’organisent pour décider du « cas de Françoise » à partir des accusations, mais aussi et surtout de sa personnalité, de son incompatibilité avec l’environnement professionnel. Ses responsabilités se réduisent, ses tâches perdent tout leur sens et deviennent bien inférieures à ses compétences. Et lorsque, dans un regain d’espoir, elle demande à sa hiérarchie de l’aider à trouver du sens dans son travail en réclamant des missions adaptées à son poste et ses qualifications, la direction lui demande de travailler sur un projet chimérique… Une simple diversion.

Abandonnée de tous, elle s’isole et songe au suicide

« C’était très abaissant, voire humiliant, de m’être à ce point fait avoir… Je n’arrivais pas à accepter que j’avais été lâchée par ma direction, après tout ce que j’avais donné pour elle. » Progressivement, Françoise devient insipide, inexistante et, très vite, s’isole. « En quelques mois, j’étais devenue un vrai fantôme. Non seulement je n’avais plus personne sous mes ordres, mais plus personne ne me parlait. J’étais désorientée, effrayée. » La peur au ventre, sans savoir pourquoi, elle arrivait sur son lieu de travail et s’enfermait dans son bureau, de crainte de croiser un collègue. « J’étais rejetée, ostracisée… Mais je participais moi-même à mon propre isolement. J’avais honte et je me sentais coupable comme si j’avais commis une faute, un crime, alors que j’étais une victime. On m’accusait de harcèlement alors que c’était moi qui étais harcelée ! »

Son estime d’elle-même se dissout rapidement, elle doute de ses compétences et, progressivement, perd sa dignité. Et songe à mettre fin à ses jours. « Je n’avais plus aucune raison de vivre… J’avais tout donné dans mon travail, et n’avais plus de famille. Alors, à quoi bon vivre ? » Elle se souvient de ce long week-end abominable où, le dimanche matin, après une longue insomnie, assise sur son lit, elle pense méthodiquement au suicide par absorption de médicaments. Mais c’est un sms de Christophe, son compagnon, qui la sort de cette spirale mortifère. « Sans ce message affectueux, je ne sais pas si je serais encore là… »

Une longue reconstruction post-traumatisme

La petite femme tente alors de se reconstruire pendant de longs mois, notamment avec l’aide d’une psychologue qui utilise la technique EMDR (pour eye movement desensitization and reprocessing) : il s’agit d’une méthode de désensibilisation et de retraitement des événements de vie traumatiques grâce à des mouvements oculaires. « J’avais beaucoup d’images en tête, des flashs, et ne pouvais plus aller travailler sans crainte. Mon sommeil était ponctué de cauchemars et de réveils. » Ce traitement, accompagné d’antidépresseurs, se révèle très efficace sur ses symptômes de stress post-traumatique, alors que Françoise continue à travailler dans la même administration.

Durant cette prise en charge, la procédure judiciaire se poursuit et on lui demande, au bout de plusieurs mois, de se soumettre à une expertise psychologique. « Cela a été une vraie épreuve… Moi qui commençais à aller mieux, je redoutais de devoir reparler de toutes ces accusations. Et, surtout, j’avais peur d’être condamnée. Je savais que je n’avais rien fait, mais j’ignorais ce qu’il y avait dans le dossier. Je pense que les témoignages des collègues avec lesquels j’avais travaillé dans d’autres services ont été très bénéfiques, tout comme d’autres éléments du dossier qui – m’a dit mon avocat plus tard – étaient finalement pauvres et insignifiants. »

L’expertise psychologique apporte aussi des éléments en faveur de Françoise. En effet, elle révèle que ma patiente a une personnalité de type anxieux, avec une psychorigidité, qui la conduit à se montrer exigeante vis-à-vis d’elle-même, notamment dans le domaine professionnel, et qu’elle fait preuve d’une probité et d’un fort dévouement pour sa direction. L’expertise montre également qu’elle présente toujours quelques symptômes – résiduels – d’un trouble de stress post-traumatique (TSPT), notamment des symptômes d’intrusion, c’est-à-dire que des souvenirs de plusieurs événements envahissent régulièrement sa pensée, sans qu’elle n’arrive à les contrôler. Il s’agit, par exemple, des anciennes réunions avec ses collègues ou sa direction. Tout cela a des effets négatifs sur son humeur, d’où des symptômes dépressifs et des pensées suicidaires. En outre, les psychologues constatent qu’elle présente des comportements d’évitement de tout ce qui lui rappelle certains événements ou lieux. Suite à l’expertise, il lui est donc préconisé de poursuivre son traitement combinant EMDR et antidépresseurs.

Acquittée, elle veut comprendre

Alors, après de longs mois et au terme de la procédure judiciaire, Françoise est finalement innocentée ! Le dossier est qualifié de vide, car les éléments des plaignants ne sont pas suffisamment probants pour prouver une quelconque culpabilité. Mais les conséquences sur sa santé mentale sont dramatiques ! Bien que les symptômes de stress post-traumatique et de dépression se soient considérablement atténués, Françoise reste encore très fragile. « Si je suis venue vous voir, c’est pour comprendre tout ce qui s’est passé et tenter de repartir à zéro, car je sens que je reste toujours engluée dans cette histoire. L’avenir me fait peur et j’ai complètement perdu confiance en moi. »

Le récit – sans concession – de son histoire professionnelle s’avère alors très utile, pour moi et pour elle. En reprenant des éléments, ainsi que des faits analysés en séance, elle prend davantage conscience de la réalité de ce qu’elle a vécu. « J’ai lu beaucoup de choses sur le harcèlement moral et, évidemment, je ne me reconnais pas comme harceleuse… Alors que l’on m’a fait passer pour ça. Finalement, c’est moi qui ai été harcelée ! »

Ainsi, ce que je mets au jour avec Françoise, c’est une forme de harcèlement collectif – on parle dans ce cas-là de mobbing –, dans la sphère professionnelle, difficilement décelable, très sournois (elle a d’ailleurs mis longtemps à identifier les auteurs, et encore plus l’instigateur principal), et dont l’objectif est d’éliminer de façon délibérée un employé – le mobbé – qui est désigné comme cible, car il nuit aux intérêts des autres – les mobbeurs. Le fonctionnement extrêmement pervers du mobbing s’appuie sur ce que Françoise a justement vécu, à savoir l’inversion des agresseurs en victimes et de la victime en agresseur, associée à la passivité de l’administration et de la direction.

Le « mobbing » ne laisse aucune chance à la victime

Françoise comprend donc que quoi qu’elle ait pu faire, elle était dès le départ une cible à abattre, les intérêts du collègue instigateur étant mis à mal par son arrivée. En effet, derrière les accusations de ses subordonnés, étaient notamment tapies celles de l’un de ces collègues qui briguaient son poste. Cet instigateur puis les mobbeurs ont alors mis en place une stratégie diabolique ne lui laissant aucune chance : s’abritant derrière une menace pour leur santé et leur bien-être au travail, ils ont entrepris une campagne de disqualification et d’extermination vis-à-vis de cette employée modèle qui sera sacrifiée, comme elle le dit, « sur l’autel de la déesse Apaté » (qui est, dans la mythologie grecque, la déesse de la duperie, de la perfidie et de la malhonnêteté).

Au moment où je réalise le suivi psychologique de Françoise, sa direction a mis en place des aménagements professionnels. Elle a perdu toutes ses responsabilités, ses détracteurs ont gagné, et son rival a pris ses fonctions ; de sorte qu’elle travaille deux jours par semaine à la direction nationale de son administration, à Paris, et trois jours en télétravail. Car comme lui a cyniquement dit sa direction à l’heure du « management empathique », « il est plus facile de déplacer une personne que cinq, voire soixante… »

Dans les premiers temps, Françoise envisage de demander une réparation juridique devant les tribunaux pour faire reconnaître son statut de victime et se reconstruire. Mais face aux difficultés et aux lenteurs de son administration, rencontrée avec les syndicats et la médecine du travail, elle se rend compte qu’elle va continuer à s’épuiser et que ce n’est pas la bonne solution… « Je suis certaine que si j’étais dans le privé, cela aurait été plus simple et surtout plus rapide. Soit j’aurais été virée, soit je serais allée aux prud’hommes. Et j’aurais été bien défendue. Mais, ici, impossible ! L’administration se rend finalement complice du mobbing en laissant faire, tellement le management est calamiteux et insignifiant. »

Une seule solution : partir

Toutefois, l’analyse des rouages du mobbing et la décomposition de ce processus pervers de destruction, que nous réalisons ensemble, la conduisent à comprendre qu’elle ne sera jamais reconnue comme victime et ne retrouvera pas sa place dans son administration. Et jamais sa direction ne lui apportera la considération qu’elle attend. En citant Nelson Mandela – « Quand tu t’es battu si dur pour te remettre debout… Ne retourne jamais vers ceux qui t’ont mis à terre ! » –, elle décide donc, lors de l’une de nos séances, que tout est terminé ! Elle a fait le deuil d’une partie de sa vie professionnelle et, maintenant, elle décide de vivre sa vie de femme, en dehors du travail.

Aujourd’hui, Françoise a quitté son poste en province et est retournée travailler à Paris, toujours dans son administration, mais elle n’occupe plus un poste à responsabilités. Elle n’a plus aucun contact avec ses anciens collègues ni son ancienne direction. Elle a demandé un emploi aux quatre cinquièmes, ce qui lui laisse du temps pour profiter d’autres satisfactions dans sa vie. Elle a consolidé sa relation avec Christophe, avec lequel elle vit désormais.

Mais Françoise est encore fragile. Car elle doit vivre avec cette violence subie, ce dépôt de plainte et ce manque de soutien de sa hiérarchie. Tout cela ne s’effacera jamais. Elle doit juste l’accepter et vivre autrement. Nos séances de psychothérapie se sont espacées mais restent nécessaires car, si elle semble sortie d’affaire, elle reste vulnérable. Mais combien d’autres mobbés sont encore aujourd’hui placardisés, maltraités, dévitalisés, et vivent dans la peur, sans savoir qu’ils sont en fait des victimes ?

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